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Aide Humanitaire : à qui donnons-nous de l’argent ?

Le monde des organisations humanitaires est un monde à part et assez peu connu. Je vis sur cette planète depuis une année. Je suis basé à Goma, capitale du Nord Kivu, à l’Est de la République Démocratique du Congo. La région est déstabilisée par un conflit multilatéral chronique qui dure depuis des années. Les Organisations Non Gouvernementales et les agences de l’ONU y ont déployé une réponse humanitaire de grande envergure.

La réponse humanitaire est coordonnée par UNOCHA (Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies). Depuis la nouvelle recrudescence des combats, tous les acteurs humanitaires se pressent dans la salle de conférence d’OCHA plusieurs fois par semaine pour parler de la situation humanitaire et des réponses à apporter.

Ces réunions sont un spectacle à elles seules. A 8h00 tout le monde est là. Une alignée impressionnante de 4x4 qui portent les sigles des organisations est parquée devant le portail d’OCHA. Tous ces véhicules puissants attirent le regard au milieu des piétons et des motos qui sont les moyens de transport les plus courants dans la ville.

La réunion commence par un briefing sur la sécurité dans la région donné par la MONUC (Mission de l'ONU au Congo, actuellement la plus importante des 18 missions de maintien de la paix de l'ONU) ou UNDSS (United Nations Department for Safety and Security). L’officier entame une litanie de lieux et de noms: affrontements, incidents sécuritaires, déplacement de population, la région est passée en revue en détail. Chacun apporte les informations qu'il a reçues. Beaucoup de fausses rumeurs circulent, amplifiées par la crainte et par les différentes factions qui pratiquent la désinformation à outrance. De l'attaque imminente de Goma à la reddition sans condition des rebelles, elles empêchent souvent d'avoir une analyse rationnelle et objective de la situation.

Puis on enchaîne sur les interventions prévues et la planification des déplacements. Le monde humanitaire a développé sont propre langage fait de sigles et d’abréviations, difficilement accessible aux profanes : UNHCR recense les IDP à Bulengo, le NRC distribue des NFI à Mugunga 2… Entendez par là : le Haut Commissariat aux Réfugiés recense les déplacés (Internal Displaced Persons) dans le camp de Bulengo et the Norwegian Refugee Council distribue des articles non alimentaires (Non Food Items : couvertures, bidons d’eau, bâches imperméable, etc.) dans celui de Mugunga 2.

En écoutant cette longue liste de noms de lieu et de termes techniques, parfois l'esprit s'évade. On se prend à penser que toutes ces paroles cachent mal l'insuffisance flagrante, et parfois l’inadéquation de la réponse :

  1. manque de moyens adaptés
  2. impossibilité d'accéder aux populations pour des raisons de sécurité (ligne de front) ou d'infrastructures (absence de route)
  3. politiques et jeux de pouvoir internes au monde humanitaire
  4. manque de collaboration des autorités locales
  5. Etc.

Il y a beaucoup plus d'obstacle que l'on croit sur le chemin de la bonne volonté.

Parfois on est aussi saisi par l'ambiguïté inhérente à toute action d'urgence:

  1. Les refugiés de Goma reçoivent plus que ceux du milieu de la jungle, simplement parce qu'ils sont plus accessibles.
  2. Il vaut mieux être refugié dans un village que villageois de ce même village car seuls les refugiés ont accès aux soins et à la nourriture distribués gratuitement par les humanitaires.
  3. Ces distributions gratuites attirent et maintiennent les gens à la périphérie des centres urbains à des emplacements inadéquats pour une telle population.
  4. Sur le long terme, à force de donner sans rien exiger en retour, l'aide humanitaire installe les gens dans une mentalité d’assistance.
  5. La nourriture et les objets domestiques distribués sans contrepartie deviennent des dus que les gens négocient.

Les interventions d’urgence, qui consistent à combler des besoins immédiats, n’ont de sens que dans les situations d’urgence a proprement dites : catastrophes naturelles, important et soudain déplacement de population, etc. L’urgence par définition a un caractère provisoire et ne devrait pas durer plus de quelques mois. Si la région d’intervention s’installe dans une crise chronique, alors il les acteurs humanitaires doivent revoir leur politique. Car à long terme cette manière suscite une passivité dans les communautés qui freine leur développement. Au Congo, nous, acteurs humanitaires, sommes allés tellement loin dans cette mentalité d’assistance que les gens sont maintenant payés pour qu’ils acceptent de suivre une formation.

Il est vrai que dans une région très instable, il n’est pas facile de mettre en place des mécanismes d’apprentissage qui ne peuvent avoir d’impact que sur le long terme. Mais derrière la raison de l’instabilité, se cache aussi d’autre raisons, politiques, économiques et commerciales :

  1. Il est plus facile de contrôler des projets de court-terme.
  2. La construction d’un bâtiment, d’un puits ou d’un hôpital sont plus concrètement et rapidement vérifiables que l’éducation d’un adulte.
  3. Les bailleurs de fonds et les donateurs veulent recevoir des comptes sur l’utilisation de leur argent le plus vite possible.
  4. Les gens donnent plus facilement de l’argent pour des enfants qui souffrent et meurent que pour développer des sources d’énergie alternative.

Le monde humanitaire doit se remettre plus en question et plus à l’écoute des populations que ce qu’il fait à présent. A force de devoir rendre des comptes, répondre aux exigences du marketing, satisfaire les exigences des bailleurs de fonds en rendant des résultats concrets, l’urgence perd de vue les bénéficiaires et passe plus de temps à rédiger des rapports sur son action qu’à agir directement.Il faut limiter au minimum l’assistance gratuite et rendre les gens acteurs de leur futur. Même si cela prend plus de temps et si les résultats sont plus difficilement vérifiables, il faut leur apprendre à se soigner, plutôt que les soigner, leur apprendre à cultiver, plutôt que leur distribuer de la nourriture, leur apprendre à gérer une organisation plutôt qu’en faire les bénéficiaires passifs. Cela implique aussi d’accepter un autre rythme d’apprentissage, d’accepter l’adaptation de nos techniques à une autre manière de faire, qui ne sera jamais l’exacte réplique de la nôtre mais qui n’en est pas moins valable, ainsi que d’accepter une autre vision des priorités et de l’efficacité, sans pour autant décider de l’incapacité d’apprendre ou de la paresse des élèves. En fait il faut accepter une autre culture, et cela demande une flexibilité qui manque aujourd’hui à la réponse humanitaire.

Baraza